avant-propos :

Salut à tous ! Comme toujours il fait longtemps.

Comme j'ai un peu plus de temps ces derniers jours (à cause de la période des fêtes), j'essaie de faire mon retour sur Neocities en mettant mon site-web à jour avec un codage plus intelligente, et du contenu en français. Dans les années suivant mon départ de ce site, j'ai maîtrisé plus ou moins le français, et donc j'aimerais partager les fruits de mes études en écrivant dans ma nouvelle langue en ligne. Quant à le codage du site, si vous avez visité dans le passé, vous auriez remarqué que l'apparance du site changeait selon le niveau d'aggrandisement. D'une certaine façon, cela me donnait un peu d'appréhension de faire un nouveau post sur mon site, puisqu'il n'était pas très lisable sur tous les écrans. Je crois avoir résolu ce problème maintenant, et donc j'espère que les visiteurs n'éprouvent plus de difficultés.

Je le trouve approprié de faire, comme premier post de cette année, un nouveau post de « beau langage ». Si vous avez déjà consulté mon blog, vous savez que chaque année, je reproduise dans un collage des extraits des livres qui, selon moi, possèdent un certain degré de « beauté ». Cet année, j'ai fait la transition à la lecture 100 % en français, et donc vous ne trouverez pas des extraits en anglais ici. J'espère que quelques uns d'entre vous pourriez lire ce que est écrit ici.

Jai fait des collages pour les années de 2018 et 2019 aussi, et donc un jour ou l'autre je vais prendre le temps pour les televerser en forme de post de blog. Il n'y a pas de version 2020, puisque j'ai consacré cet année la à mes études et j'ai pas eu le temps de lire beaucoup.

Vous allez remarquer que la plupart des livres ici sont des traductions des œuvre japonais. Je dois admettre que même après avoir appris le français, je n'en profite pas pour lire beaucoup dans la langue. Je suis toujours plus attirée par la littérature japonais, et j'amorce le processus d'apprendre le japonais pour que je puisse éventuellement lire dans cette langue. Non seulement car je crois qu'il y a beaucoup qui est perdu dans la tranduction, mais aussi parce qu'il y a trop de livres qui m'interessent qui n'ont toujours pas été traduits (comme 鏡子の家 - Kyoko no Ie, ou les œuvres complètes de Akutagawa Ryûnosuke).

Sans plus attendre, voici la collage pour 2022 :

Beau langage 2022

Beau langage 2022

Tantale, ce n’était personne d’autre que moi contraint à dévorer des yeux de corbeilles de fruits à travers la porte vitrée. Je regardais fixement le dos du chauffeur, maudissant l’enfer dantesque qui, par deux fois, s’était présenté devant mes yeux. Tout me faisait de plus en plus figure d’imposture. La politique, l’économie, l’art, la science… – ce n’était ni plus ni moins qu’un vernis multicolore qui masquait l’horreur de la vie humaine. De plus en plus oppressé, je descendis la vitre à fond, mais rien n’y fit : j’avais toujours le cœur serré comme dans un étau.

         Ryûnosuke Akutagawa – Engrenage – traduit par Edwige de Chavanes

Je longeais la digue de sable couverte d’herbes mortes, mais je décidai brusquement de couper par un petit chemin principalement bordé de résidences secondaires. Je savais trouver sur le côté droit, masquée par de grands pins, une maison en bois de style européen avec un étage. (L’un de mes bons amis l’avait surnommée « la demeure du printemps ».) J’arrivai à l’endroit où elle devait se tenir : sur la chape de béton, une baignoire se dressait toute nue. Le feu ! Ce fut la première idée qui me vint à l’esprit J’accélérai le pas, détournant la tête pour ne rien voir. Au même moment, un homme qui se dirigeait droit vers moi sur sa bicyclette se rapprocha à toute allure. Il, tait penché sur son guidon, le regard étrangement fixe sous une caquette pain brûlé. Soudain frappé par la ressemblance de son visage avec celui du mari de ma sœur, je coupai sur le côté avant qu’il n’arrivât à ma hauteur. Or il fallait encore que je rencontre là, gisant le ventre en l’air au beau milieu du sentier, le cadavre putréfié d’une taupe. La certitude que quelque chose me traquait avivait une angoisse à chaque pas plus intolérable. Et là, des rouages à demi transparents commencèrent à former un engrenage qui peu à peu obscurcissait ma vue. J’avançais la nuque raide, le cœur serré dans un étau à l’idée que la dernière heure était peut-être déjà arrivée. Les rouages tournaient de plus en plus vite et au fur et à mesure que leur nombre augmentait, l’image des pins qui sur ma droite enlaçaient leurs branches au cœur d’un silence impénétrable ne m’apparut bientôt plus que comme à travers une plaque de verre éclatée. Les battements de mon cœur me faisaient mal dans la poitrine ; je voulus m’arrêter je ne sais combien de fois, mais je ne le pouvais pas, je continuais à avancer comme poussé en avant par une main invisible…

         Ryûnosuke Akutagawa – Engrenage – traduit par Edwige de Chavanes

C’est alors qu’il vit presque malgré lui le visage du mort. Il était comme il avait été vivant ; on n’y décelait aucun signe de la rédemption promise ; l’officier n’avait pas trouvé dans la machine ce que tous les autres y avaient trouvé ; les lèvres étaient serrées, les yeux étaient ouverts, ils avaient l’expression de la vie, le regard était calme et convaincu, la pointe de la grande aiguille en fer sortait par le front.

         Franz Kafka – À la colonie pénitentiaire – traduit par Claude David

Le visage de mon père changea. Il devint terriblement vieux et en même temps absolument désespérément jeune. Je me souviens d’avoir été sidéré par le calme absolu, glacial, de la tempête qui s’éleva en moi lorsque je réalisai soudain que mon père avait souffert, et qu’il souffrait encore.

         James Baldwin – La chambre de Giovanni – traduit par Élisabeth Ginsbourg

La pluie qui avait commencé à tomber vers la fin de l’heure de singe ne paraissait guère devoir cesser. Depuis quelque temps, l’homme, absorbé par le problème urgent de sa vie de demain—cherchant à résoudre une question qu’il savait sans solution--, écoutait, d’un air absent, en ruminant ses pensées décousues, le bruissement de la pluie qui tombait sur l’avenue de Suzaku.

         Ryûnosuke Akutagawa – Rashômon – traduit par Arimasa Mori

Dans le ciel au-dessus de ce fourré à l’ombre de la montagne, pas un oiseau ne venait chanter. Seul, à travers les bambous et les sapins, errait le dernier rayon du soleil déclinant. Ce rayon, leu aussi, pâlissait… Je ne voyais plus ni bambous ni sapins. Étendu sur la terre, j’étais enveloppé d’un silence profond. Juste à cet instant, quelqu’un à pas furtifs, s’est approché de moi. J’ai essayé de tourner la tête vers lui. Cependant, une obscurité diffuse m’entourait déjà. Quelqu’un, ce quelqu’un, d’une main invisible, a retiré doucement le poignard enfoncé dans ma poitrine. Dans ma bouche de nouveau le sang afflua. Ce fut la fin. J’ai sombré dans la nuit des limbes pour n’en plus revenir… »

         Ryûnosuke Akutagawa – Dans le fourré – traduit par Arimasa Mori

Au début comme tout le monde, sans raison particulière, il méprisa Goi au nez rouge. Mais, un jour, il entendit Goi dire : « Vous êtes méchants ! ». À ces mots, pénétra en lui une émotion qui ne le quitta plus. Dès lors pour lui, Goi devint un autre homme. Car il reconnut, sous le pauvre visage souffreteux et blafard, un « homme » persécuté et comme écrasé par ses semblables. Chaque fois que cet officier pensait à Goi, il lui semblait que la vulgarité essentielle de tout ce qui existe dans le monde surgissait brusquement. En même temps, il avait l’impression que le nez rouge et tout gercé ainsi que la moustache clairsemée de Goi le communiquaient un certain soulagement qu’il lui était difficile d’analyser…

         Ryûnosuke Akutagawa – Gruau d’igames – traduit par Arimasa Mori

J’ai beau me dire qu’il n’y a plus de villes de province, et qu’il n’y en a peut-être jamais eu : chaque lieu communique instantanément avec tous les autres, on ne ressent un peu d’isolement que durant le trajet d’un lieu à un autre, c’est-à-dire quand on n’est dans aucun lieu. Le fait est que moi, justement, je me trouve sans un ici ni un ailleurs, bien repérable comme un étranger aux yeux des non-étrangers, dans la mesure au moins où je les perçois comme tels, avec envie.

         Italo Calvino – Si par une nuit d’hiver un voyageur – traduit par Danièle Sallenave et François Wahl

Chaque soir je franchis les premières heures d’obscurité en couvrant ces pages que personne ne lira peut-être jamais. Le globe de verre de ma chambre, à la pension Kudgiwa, éclaire le mouvement de mon écriture sans doute trop nerveuse pour qu’un futur lecteur puisse la déchiffrer. Peut-être ce journal reviendra-t-il au jour des années et des années après ma mort, quand notre langue aura subi Dieu sait quelles transformations, les vocables et les tours de phrase que j’utilise couramment auront une allure désuète et une signification incertaine. N’empêche, celui qui trouvera mon journal, aura sur moi un avantage certain : à partir d’une langue écrite, on peut toujours déduire un vocabulaire et une grammaire, isoler des phrases, les transcrire ou les paraphraser dans une autre langue, tandis que moi, je cherche à lire, dans la succession des choses qui se présentent à moi chaque jour, les intentions du monde à mon endroit, et je vais à tâtons, car je sais qu’il ne peut exister de vocabulaire pour traduire en mots le poids d’obscures allusions qui plane sur toute chose. Je voudrais que ce climat de pressentiment et de doutes ne soit pas, pour celui qui me lira, comme un obstacle fortuit qui s’oppose à la compréhension de ce que j’écris, mais comme sa substance même ; et si l’ordre de mes pensées échappe à qui essaiera de les suivre en partant d’habitudes mentales radicalement transformées, l’important est que lui soit transmis l’effort qui j’accomplis pour lire entre les lignes des choses le sens élusif de ce qui m’attend.

         Italo Calvino – Si par une nuit d’hiver un voyageur – traduit par Danièle Sallenave et François Wahl

Lire, dit-il, c’est cela toujours : une chose est là, une chose faire d’écriture, un objet solide, matériel, qu’on ne peut pas changer ; et à travers cette chose on entre en contact avec quelque chose d’autre, qui n’est pas présent, quelque chose qui fait partie du mode immatériel, invisible, parce qu’elle est seulement pensable, ou imaginable, ou parce qu’elle a été et m’existe plus, parce qu’elle est passée, disparue, inaccessible, perdue au royaume des morts…

         Italo Calvino – Si par une nuit d’hiver un voyageur – traduit par Danièle Sallenave et François Wahl

J’éprouve moi aussi le besoin de relire les livres que j'ai déjà lus, remarque un troisième lecteur, mais à chaque relecture il me semble lire pour la première fois un livre nouveau. Est-ce moi qui continue à changer et qui vois des choses nouvelles dont je ne m’étais d’abord pas aperçu ? Ou bien la relecture est-elle une construction qui prend forme en rassemblant un grand nombre de variables, et ne peut se répéter deux fois selon le même dessin ? Chaque fois que je cherche à revivre l'émotion d'une lecture précédente, j'éprouve des impressions nouvelles et inattendues, et je ne retrouve pas celles d’avant. Il me semble à certain moments que, d’une lecture à l’autre, il y a un progrès : en ce cens, par exemple, que je pénètre mieux l’esprit du texte, ou que je gagne en distance critique. À d’autres moments, il me semble en revanche devoir conserver le souvenir des lectures d’un même libre l’une à côté de l’autre enthousiaste, froides ou hostiles, dispersées dans le temps sans perspective d’ensemble, sans fil conducteur pour les relier. La conclusion à laquelle je suis arrivé, c’est que la lecture constitue une opération sans objet ; ou qui n’a pas d’autre véritable objet qu’elle-même. Le libre en est un support accessoire, ou même un prétexte.

         Italo Calvino – Si par une nuit d’hiver un voyageur – traduit par Danièle Sallenave et François Wahl

À l’ouest, un nuage en forme de cheval défilait doucement.

« L’âme des hommes et des animaux qui sont morts ce jour-là voyagent sur les nuages pour se rendre au paradis. »

Je ne me rappelle plus qui m’avait raconté cela quand j’étais enfant, mais chaque fois que la forme des nuées m’évoquait quelque chose de précis, cela me revenait en mémoire. Un cheval de brume galopait dans la plaine bleue du ciel, se laissant peu à peu absorber par le cosmos. Comme si l’âme d’un coursier qui n’avait peut-être même pas encore conscience d’être mort s’élevait déjà vers le paradis, à travers toutes les gradations de l’éther.

Je restai longtemps à contempler le ciel, avec le sentiment d’être absent de ma propre existence, ridiculement ténue. Au moment où le nuage disparut derrière les immeubles d’en face, un soupir m’échappa.

         Hitonari Tsuji – L’arbre du voyageur – traduit par Corinne Atlan

À peine avais-je remarqué des nuages indécis, suspendus au-dessus de ma tête, que déjà le ciel noircissait et qu’un océan de nuages déferlait de tous côtés, la pluie printanière commençant à tomber doucement. J’avais dépassé depuis longtemps le champ de colza et je m’avançais à présent au cœur des montagnes, mais comme la pluie était fine au point de se confondre avec de la brume, j’avais du mal à évaluer les distances. De temps à autre, le vent soufflait et lorsqu’il dégageait les nuages les plus élevés, j’entrevoyais, sur la droite, la crête grise des montagnes. Il semble que, de l’autre côté de la vallée, s’étende une chaîne de montagnes. On est tout de suite à gauche, au pied des montagnes. Des pins dessinent vaguement leur cime derrière l’épais rideau de pluie. Dès qu’ils sont apparus, ils se perdent aussitôt. Est-ce le mouvement de la pluie, des arbres, du rêve ? Étrange atmosphère.

         Natsumé Sôseki – Oreiller d’herbes – traduit par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura

C’est lorsque j’aurai oublié le moi présent et que j’aurai un regard purement objectif qu’enfin devenu figure picturale j’entrerai en parfaite harmonie avec le paysage naturel. À l’instant où je me soucierai de la pluie et me préoccuperai de la fatigue de mes jambes, je cesserai d’être le personnage d’un poème ou la figure d’un tableau. Je ne serai plus qu’un citadin mal dégrossi. Mes yeux ne verront plus le déplacement des nuées et des brouillards. Mon cœur ne sera plus sensible à la chute des pétales ni au chant des oiseaux. Et puis je comprendrai moins bien la beauté de ce moi qui s’aventure tout seul dans les montagnes du printemps avec mélancolie. J’ai commencé par marcher en baissant mon chapeau. Ensuite, j’ai avancé en fixant mon regard sur mes pieds. Enfin, j’avais une démarche craintive, le dos rond et les bras croisés. La pluie agitait autour de moi les arbres à perte de vue et menaçait le voyageur solitaire de tous côtés. Je suis allé un peu trop loin dans l’impassibilité.

         Natsumé Sôseki – Oreiller d’herbes – traduit par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura

Si l’on voit des choses effrayantes sous leur seul aspect de choses effrayantes, elles deviennent poèmes. Si l’on considère des événements terribles séparément de soi-même, simplement en eux-mêmes, en tant qu’événements terribles, ils deviennent tableaux. Si les cœurs brisés ont le statut de sujets artistiques, c’est pour cette raison. Ils deviennent une matière pour la littérature et pour l’art à partir du moment où l’on oublie la douleur même et où l’on imagine devant soi objectivement ce qui peut loger la tendresse, la nostalgie, la mélancolie, en d’autres termes l’épanchement de la douleur des cœurs brisés. Il y a des gens qui s’inventent un mal d’amour inexistant, qui se forcent à souffrir et s’en délectent. Les êtres ordinaires les prennent pour des imbéciles ou des fous. Mais tracer soi-même le contour du malheur et s’y complaire, cela équivaut exactement – du point de vue artistique – à peindre des paysages de montagnes et de rivières qui n’existent pas et à se divertir d’un monde fantastique. C’est de ce point de vue que beaucoup d’artistes sont plus bêtes et plus fous que les êtres ordinaires, en tant qu’artistes (que dire alors en tant qu’êtres ordinaires…). Lorsque nous voyageons à l’aventure, nous nous plaignons du matin au soir des mauvaises conditions qui sont les nôtres, mais lorsque nous racontons ces voyages aux autres, nous oublions ces jérémiades. Nous tirons orgueil et suffisance non seulement de ce qui est curieux et drôle, mais aussi du sujet de nos plaintes solitaires. Nous n’entendons pas par là nous mentir à nous-mêmes ni tromper les autres : la contradiction vient de ce que, pendant le voyage, nous avons l’état d’esprit des gens ordinaires, mais qu’à notre retour nous prenons l’attitude d’un poète. On peut alors définir l’artiste comme celui qui supprime, parmi les quatre angles du monde, celui qui s’appelle le bon sens et ne vit plus qu’entre trois angles.

         Natsumé Sôseki – Oreiller d’herbes – traduit par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura

Je pensais que, la prochaine fois que la femme apparaîtrait dans l’entrée, je la délivrerais de sa rêverie, en l’appelant. Mais, dès que je vois, comme dans un rêve, sa silhouette passer furtivement dans l’espace d’un mètre, je me retrouve sans voix. Le temps que je me dise : « cette fois-ci », elle se glisse doucement. Alors que je me demande pourquoi je ne puis rien dire, elle repasse. Elle passe sans imaginer une seule seconde qu’il y a ici quelqu’un qui la guette et qui se tracasse pour elle. Elle passe en se souciant de moi comme d’une guigne. Je ne cessais de me dire : « cette fois-ci, cette fois-ci », lorsque les strates de nuages ne se contenant plus finissaient par laisser tomber doucement des filets de pluie. La silhouette de la femme disparaissait dans les bruines mélancoliques.

         Natsumé Sôseki – Oreiller d’herbes – traduit par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura

Pendant que je contemplais ce spectacle, une fleur rouge est tombée à la surface de l’eau. Seule cette fleur a bougé dans le silence du printemps. Au bout d’un moment, une deuxième fleur est tombée. Ces fleurs ne perdent jamais leurs pétales. Plutôt que de se défaire, elles se détachent toutes entières de leur tige. Tombant d’un seul coup, elles paraissent dépourvues de tout regret, mais c’est une vision quelque peu vénéneuse que de voir qu’elles conservent la forme complète de la fleur en tombant. Encore une autre qui fait plouf. Si elles continuent à ce rythme, l’eau de l’étang sera bientôt toute rouge. J’ai l’impression que là où les fleurs flottent calmement, l’eau est déjà un peu rouge. Une autre fleur est tombée. Elle flotte si silencieusement qu’on ne peut distinguer si elle est tombée à terre ou sur l’eau. Une autre est tombée. Je me demande si elles finiront par sombrer. De ces milliers de fleurs de camélias qui tombent chaque année dans l’étang, la couleur se dilue peut-être, puis devient boue en se décomposant et enfin s’agglutine. Il est possible que dans quelques milliers d’années, ce vieil étang finisse par être enseveli sous la chute des camélias et se confonde avec la terre, redevenant un terrain plat. Encore une autre fleur, une grande, qui tombe comme une âme humaine maculée de sang. Elles tombent avec un clapotis. Elles tombent à l’infini.

         Natsumé Sôseki – Oreiller d’herbes – traduit par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura

Le corps d’un homme est comme le moutonnement d’une plaine lumineuse sur laquelle on a une perspective parfaite. À la différence du corps de la femme, il n’offre pas l’étonnement de découvrir une petite source à chaque promenade, pas plus qu’une mine où, à mesure que l’on s’y enfonce, on aperçoit des cristallisations. Simple extériorité, c’est l’incarnation de la pure beauté visible. On mise tout l’amour, tout le désir sur la première brûlante curiosité et la suite de l’amour s’ensevelit dans l’esprit ou glisse joyeusement sur un autre corps. Bien que ce fût sa première expérience, il se sentait en droit de former le raisonnement suivant : « Si la manifestation de mon amour ne se produit que durant la première nuit, la répétition maladroite d’une copie ne consistera qu’à nous trahir tous deux, l’autre et moi-même. Il ne faut pas que je mesure ma sincérité à l’aune de celle de l’autre. Sans doute ma sincérité reviendra-t-elle à perpétuer à l’infini la première nuit avec des partenaires toujours renouvelés et mon amour ne sera-t-il rien d’autre que cette trame unique, inchangée quel que soit l’autre, et proche d’un violent mépris. »

         Yukio Mishima – Les amours interdites – traduit par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura

Et puis vous avez grandi, vous avez étudié, et vous avez commencé à philosopher, n’est-ce pas ? Nous en sommes tous là. Il semble que vers l’âge de l’adolescence, la vie intérieure du jeune être humain se trouve soudain aveulie, châtrée de son courage naturel. Sa pensée n’ose plus affronter la réalité ou le mystère en face, directement ; elle se met à les regarder à travers les opinions des « grands », à travers les livres et les cours des professeurs. Il y a pourtant là une voix qui n’est pas tout à fait tuée, qui crie parfois, – chaque fois qu’elle le peut, chaque fois qu’un cahot de l’existence desserre le bâillon, – qui crie son interrogation, mais nous l’étouffons aussitôt. Ainsi, nous nous comprenons déjà un peu. Je puis vous dire, donc, que j’ai peur de la mort. Non pas de ce qu’on imagine de la mort, car cette peur est elle-même imaginaire. Non pas de ma mort dont la date sera consignée dans les registres de l’état civil. Mais de cette mort que je subis à chaque instant, de la mort de cette voix qui, du fond de mon enfance, à moi aussi, interroge : « que suis-je ? » et que tout, en nous et autour de nous, semble agencé pour étouffer encore et toujours. Quand cette voix ne parle pas – et elle ne parle pas souvent ! – je suis une carcasse vide, un cadavre agité. J’ai peur qu’un jour elle ne se taise à jamais ; ou qu’elle ne se réveille trop tard – comme dans votre histoire de mouches : quand on se réveille, on est mort.

         René Daumal – Le mont analogue





Ceci ne represente pas l'intégralité des livres que j'ai lu cette année, voici une liste complète :


  • Rashômon et autres contes - Ryûnosuke Akutagawa
  • La vie d'un idiot. Engrenage - Ryûnosuke Akutagawa
  • Au prochain arrêt - Hiro Arikawa
  • Le Verdict. À la colonie pénitentiaire - Franz Kafka
  • Blumfeld, un célibataire plus très jeune Et autres textes - Franz Kafka
  • La chanbre de Giovanni - James Baldwin
  • Si par une nuit d'hiver un voyageur - Italo Calvino
  • L'arbre du voyageur - Hitonari Tsuj
  • L'annulaire - Yôko Ogawa
  • Les paupières - Yôko Ogawa
  • Hôzuki - Aki Shimazaki
  • Oreiller d'herbes - Natsume Sôseki
  • Les amours interdites - Yukio Mishima
  • Le mont analogue - René Daumal
  • Gibier d'élevage - Kenzaburô Ôé
  • Fun Home : Une tragicomédie familiale - Alison Bechdel
  • Konbini : La fille de la supérette - Sayaka Murata